DJIBOUTI 2 : côté face
La découverte du pays fut géniale, même si parfois complexe
Avec mon vélo acheté au mari d'une militaire de la base terrestre française, j'allais volontiers faire mes courses et manger un bout au Marché Ryad, où quasiment aucun étranger ne s'aventure ("t'as pas des problèmes de digestion après ?" "Beurk, les mouches", etc. etc.). Ce furent mes meilleures rencontres, hormis celle d'un photographe, puis de toutes celles de mon périple final (la veille de mon départ) vers le Lac Assal (le troisième point le plus bas de la Terre, où l'eau est plus salée encore que la Mer morte). Des conversations riches et simples, des "bienvenue" répétés. Le type de rencontres que j'affectionne dans un pays nouveau.
La première semaine, alors que je me suis mis à l'ombre pour envoyer un sms, un militaire s'avance pour m'interpeler. Je comprends qu'il vaut mieux ne pas discuter (mon aventure policière béninoise est encore toute fraîche), fais celui qui ne comprends pas et taille vertement la zone sur mon vélo. Le rythme était donné pour toute la durée de mon séjour...
Dans les rues, beaucoup de femmes voilées de la tête aux pieds, avec gants et chaussures fermées svp... À certaines faisant la manche, je lançais parfois un "Vous n’avez pas chaud ?"
- Ah oui, il fait chaud !" me répondait-on (c’est sûr, à 35-40 °C...).
- Eh bien découvrez-vous un peu...
Je préférais leur faire l’aumône d’un peu de liberté potenitelle (à venir ?) plutôt que d’un billet... De mémoire d’expats, l’envahissement des rues par les femmes voilées date de moins de cinq ans. Il serait proportionnel à l’augmentation du nombre de (grosses) voitures neuves sur les routes, selon la dynamique suivante : les banques (islamiques) des monarchies pétrolières assortiraient le remboursement des prêts au pèlerinage à La Mecque et à l’enfermement vestimentaire des épouses...
L'Institut français a un beau programme... mais bien souvent gâché par un manque évident d'éducation : spectateurs qui, durant les spectacles, parlent (au téléphone éventuellement), entrent et sortent à tout moment, mangent, surfent sur le net - bref...
Les rues sont souvent des dépotoirs... Où est le Bénin ?!
Deux ou trois fois en vélo, j'ai été caillassé par des gamins - on m'avais dit que cela pouvait être le lot des Blancs, j'ai testé... C'est surréaliste...
Comme en Tunisie (et j'imagine dans d'autres pays de cette sphère culturelle), ce sont les petits arrangements et salamalecs qui font tourner le monde... Guère pour moi...
Et pire qu'en Tunisie : ce ne sont pas seulement les chauffeurs de taxi qui sont des indics, mais potentiellement tout le monde (des expats ont eu la déplaisante surprise, par exemple, de n'avoir pas besoin de dire au taxi driver où se rendre, ces derniers connaissaient parfaitement leur adresse...). J'ai testé l'avant-dernière semaine : surpris et poursuivi à 22h30 pour m'être baigné nu sur une plage déserte (mes bonnes jambes, mon excellent vélo et ma connaissance du terrain m'ont permis de m'échapper), j'ai été rapidement identifié (tout le reste est dans l'article Djibouti 1 : côté pile).
Extrait d'un article du Monde sur les dernières élections à Djibouti (où le même parti est au pouvoir depuis l'indépendance, c'est dire s'il est apprécié... Les nombreux affichages officiels dénonçant les méfaits de la corruption sont donc les fidèles reflets d'une politique qui porte de nombreux fruits... Et la lutte contre l'importation de khat (une drogue "douce" faite de feuilles que l'on mâche) très efficace : toutes les entrées de khat venues d'Ethiopie sont courageusement traquées, et seules les feuilles vendues par l'entreprise de la femme du président sont légales. Elles garantissent à coup sûr un haut niveau de contrôle sanitaire, ce qui justifie leur commercialisation généralisée et leur consommation quotidienne dès les débuts de l'après-midi, que l'on soit au travail ou dans une salle de khat privée...
Outre les joies d'une dictature démocratique bien accordée avec l'islam d'Etat (totalitaire par définition), la présence de bases militaires plus ou moins directement ennemies (française, américaine, chinoise, japonaise, italo-allemande) passant leur temps à s'épier les unes les autres favorise cette ambiance de suspicion généralisée.
Mais j'ai pris les choses par les cornes, et elles me l'ont bien rendu : la veille de mon départ, je me suis décidé (enfin) à aller au Lac Assal.
J'installe mon vélo sur le toit d'un minibus qui, au bout d'une heure trente, est toujours planté là. Je négocie avec un autre minibus un départ rapide, descends mon vélo, le réinstalle et m'installe... pour une longue nouvelle attente. On démarre enfin... pour faire 10 km, s'arrêter dans une banlieue de la capitale et annoncer un arrêt repas ! Il est 12h30 environ, je craque (il me reste environ les 90 km pour rejoindre le lac), descends une nouvelle fois mon vélo du toit et file seul sur la route (qu'on m'avait dit hyper dangereuse, il n'en est rien). Au passage de voitures, je tends le pouce tout en pédalant. Une vingtaine de minutes plus tard, deux Djiboutiens me montent dans leur pick-up de travail avec mon vélo et me laissent quelques kilomètres plus loin, non sans m'avoir acheté une bouteille d'eau et une boisson énergétisante qu'ils ont tenu à m'offrir. Une heure plus loin, il fait chaud, il y a une grande montée : je mets pied à terre, tend le pouce...et un camion (de marque chinoise) qui allait à peine plus vite que mon destrier s'arrête : le chauffeur éthiopien fixe avec moi mon vélo entre ses deux remorques, et nous voilà partis pour 1h30 de conversation limitée par l'absence de langue commune mais fort chaleureuse et qui me permet d'échapper à un contrôle policier.
Lors des plus de 40 km qu'il me reste à faire pour rejoindre le lac, un 4x4 s'arrête sur la voie allant en sens contraire : ma collègue Marjolaine rentre de WE avec sa famille (il est environ 17h) et s'inquiète de me voir filer à l'opposé de la capitale (je lui promets de lui envoyer en message dès mon retour cette nuit, retour dont je n'ai aucun doute...).
Sans les mains et en roulant svp
Descente vers l'univers du sel
Magnifique Lac Assal ! Je ne me prends pas en photo (c'est trop salé de partout, le smartphone n'aurait pas résisté), mais je prends un malin plaisir à me baigner nu (en mode flottaison, il n'y a pas le choix), une fois encore - je récidiverai le lendemain matin, pour mon dernier bain djiboutien bravant les interdits, mais c'est tellement jouissif d'être en communion avec la grande Nature... qui ne demande que cela !
Le soir tombe quand j'amorce la remontée... Derrière moi, au loin, un camion : dans le noir, éclairé par ses phares et ma lampe, je tends le pouce... et nous nous retrouvons, mon vélo et moi, dans la benne avec la trentaine d'ouvriers de l'usine chimique chinoise qui exploite sel et hommes sur les bords du lac. C'est simplement génial et chaleureux (et instructif sur certaines conditions de travail dans un pays où il n'y a guère de droit du travail : pas de congés, boulot 7 jours/7 avec double salaire de misère les vendredis, arrêts maladies inexistants, etc.). On me propose de dormir dans le village où s'arrête le groupe mais je décide de poursuivre.
Bien m'en a pris : Faradj et Ali m'accueillent dans leur pick-up. Ils viennent d'inspecter l'usine près de laquelle j'étais passé à l'aller et d'où trois individus m'avaient lancé insultes et menaces sans plus de raison que de me voir passer... La sauce prend, on s'arrête à un petit bouiboui sur le long de la route et on partage quelques boites de conserve apprêtées par le patron - on partage surtout un très bon moment de bonne fraternité.
Une montée plus loin et plus tard, arrive mon dernier lift : Mohamed me ramène vers 22h30 à quelques dizaines de mètres de l'appartement que je partage une nuit encore avec l'un de mes collègues. Je peux prévenir Marjolaine de mon retour sans risquer de la réveiller !
Quelle virée humaine !
Une journée qui me donne le goût de revenir parcourir et rencontrer ce pays à ma manière, comme j'aime le faire. Manière qui me comble toujours.
Je garde de chaleureux souvenirs des personnes de l'Eglise locale, en particulier de John (l'aumônier), Louise et Sam - et de notre évêque Djamel, Palestinien. J'aurais aimé prolonger ces rencontres, comme celles avec les Djiboutiens connus durant ces quelques semaines... ou les aventures musicales avec Idris et son groupe - nous avons donné un concert dans l'un des plus grands hôtel du pays à l'occasion duquel son éminence l'ambassadeur a entendu ma belle voix... ce qui ne fut pas (je l'espère) le motif de sa décision tout juste une semaine plus tard de m'offrir un vol bleu pour la France ! En tout cas, je continue de chanter, en vers et avec cœur.
Soleil couchant depuis l'une de mes plages quotidiennes, au sud de l'aéroport et des bases aériennes militaires américaine et française.


















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