DJIBOUTI côté face
Enfin un contrat en bonne et due forme avec l'Agence pour l'Enseignement Français (et non "du Français" comme je l'ai cru jusqu'en novembre...) à l'Étranger : le 9 mars 2025 (la veille de la sortie d'hôpital de mon ami Saleem, alors que j'étais en Tunisie), j'avais accepté ce poste dont seuls la proximité des flots et le soleil m'avaient réellement intéressé - et la qualité du statut de détaché : finis les écoles et les contrats à la mord-moi-le-nœud des années précédentes. Je devais être parti pour trois années à faire des aller-et-retours fréquents vers la France et accumuler une confortable petite fortune, comme tous les détachés, extrêmement mieux payés qu'au pays (un bon tiers de salaire en plus...). Cela dura deux mois et demi : parti le 25 août de Grenoble, je me réinstallais dans l'appartement grenoblois de mon père le 17 novembre (étrangement, un de mes statuts sur WhatsApp à l'occasion des évènements devant entrainer mon catapultage le lendemain a été l'occasion du premier signe de vie de la part Saleem depuis plus de sept mois).
Entre-temps, ce fut le feu d'artifice.
Professionnellement, ce fut exceptionnel.
Avec mes trois autres collègues de CM2 d'abord (dont Delphine, qui est franco-djiboutienne), avec lesquelles nous nous sommes entendus comme cul et chemises alors que nous étions absolument différents (voire opposés) en âges, parcours, opinions politiques... et presque pédagogiquement. Mais nous avons su mettre en valeur ce que chacun.e pouvait apporter au groupe, avec respect, intelligence, bienveillance. C'est précieux. Et parfois rare... Sur la pointe des pieds je suis (peu à peu) entré dans la dynamique de "classe Harry Potter" (en mentionnant le dit HP et son univers de sorcellerie le moins souvent possible, dynamique imposée par la directrice (déchargé de cours, en dernière année de carrière, qui avait vécu une année précédente fort pénible faite de profondes dissensions dans l'équipe - on va voir qu'elle a su y faire pour que cela se reproduise...). Mais j'ai accueilli avec enthousiasme d'excellents supports pédagogiques (dictées autours de l'histoire des arts dans le monde, étude de la mythologie grecque, etc.), les meilleurs de toute ma carrière (c'était aussi la première fois que j'avais une classe de cM2 à plein temps). On m'a fait confiance pour animer la chorale des CM2, et je crois que mes collègues ont franchement été séduites, et par les chants travaillés, et par le travail de préparation directement inspiré de Marie-Louise Aucher et de François Delsarte. Ma réaction à une pique de la directrice à ma demande d'une bonne sonorisation pour que la chorale chante devant l'ambassadeur pour la journée des droits de l'enfant fut le deuxième motif officiel de mon départ expéditif...
Le dimanche de mon départ, nous nous sommes retrouvés sur mon balcon pour un dernier au revoir et nous nous sommes pris dans les bras... (et nous restons en lien, en particulier avec Isabelle qui, elle aussi, a des problématiques familiales impératives... et qui a décroché un poste au Bénin l'an prochain, ce qui me fera un contact de plus sur Cotonou, alleluia !).
Exceptionnel avec mes élèves surtout. Vingt-trois enfants de France et de Djibouti (et une élève du Rwanda, scolarisée dans le système français depuis un an seulement, peut-être la plus brillante). Gentils comme tout, curieux, investis, ravis de peindre comme jamais ils ne l'avaient fait jusque-là (et comme jamais ils ne le feront sans doute plus...).
- On ne dirait pas des peintures d'enfants me dit un jour Isabelle (j'avais choisi d'afficher sur les fenêtres extérieures les peintures de mes élèves en lieu et place des postes Harry Potter...).
- Oui, ils ont une belle maturité graphique, et je ne leur donne que des techniques, ensuite ils en font ce qu'ils veulent.
- C'est quoi, une maturité graphique ?!
- C'est ce que tu vois : maitrise des couleurs, de l'espace, de la composition, et surtout une individualité qui transparait partout.
D'excellents élèves pour certains.
Des progrès spectaculaires pour d'autres. Ch. s'est mis au travail, à force d'attention et de fermeté ; dès qu'il a fini de manger (on travaille de 7h20 à 12h40, ensuite c'est repas et temps libre), il ouvre ses cahiers et bosse comme jamais auparavant (sa mère est surprise et heureuse du changement). You. commence tout doucement à décoller. Le plus impressionnant, c'est Ah. : ses parents me demandent un RV vers le 10/10, étonnés de n'avoir pas été convoqués - "c'est qu'il n'y a pas de motif à vous convoquer."
- Mais nous avons été systématiquement convoqués depuis son CP ! Ses maitresses s'arrachaient les cheveux. Et puis nous avons des documents à vous montrer... et des informations médicales à vous partager.
Oui, certes, Ah. a une forme d'absence apparente, mais il est en fait bien présent. Et si le premier document (médical) me semble intéressant, en revanche les "recommendations" d'un psycho-quelque chose suite à une batterie de tests me laissent pantois : il faudrait que je fasse régresser mon élève pour palier à une lenteur qui n'est jamais présente lors de mes cours (comme un fait express, le lendemain de notre entretien, Ah. fini deuxième la copie d'un texte au tableau). Au fur et à mesure de notre entretien et de la communication d'informations factuelles (les résultats, en particulier, aux dictées quotidiennes qui montrent qu'Ah. est dans le meilleurs tiers de la classe), sa mère (qui tournait quasiment le dos au père au début) se réaligne avec son mari : quelque chose est en train de s'harmoniser dans le système familial, c'est évident. Quand, deux jours plus tard, Ah. demande à faire (comme d'autres) un exposé, les parents sont sur le c. ! J'aurai juste le temps de lui donner à présenter Victor Hugo pour un exposé qu'il fera...le jours de mon départ !
Mais ni lui ni aucun de mes élèves ni moi ne savions que ce serait notre dernier jour de travail ensemble... Nous n'avons pu nous dire au revoir, aussi leur ai-je laissé un tableau bien achalandé pour le dimanche suivant (eh oui, j'ai bossé les dimanches, et je m'en suis remis !...).
La découverte du pays fut géniale, même si parfois complexe.
Avec mon vélo acheté à un mari de militaire de la base française, j'allais volontiers faire mes courses et manger un bout au Marché Ryad, où quasiment aucun blancs ne s'aventure ("t'as pas des problèmes de digestion après ?" "Beurk, les mouches", etc. etc.). Ce furent mes meilleures rencontres, hormis mon périple final (la veille de mon départ) vers le Lac Assal (le troisième point le plus bas de la Terre, où l'eau est plus salée encore que la Mer morte).
L'Institut français a un beau programme... mais bien souvent gâché par un manque évident d'éducation : spectateurs qui parlent (au téléphone éventuellement) durant les spectacles, entrent et sortent à tout moment, mangent, surfent sur le net - bref...
Les rues sont souvent de dépotoirs... (à l'aéroports d'Istanbul, on m'a dit qu'un passage de Djiboutiens se voyait à l'état des sols de la salle d'embarquement...).
Deux ou trois fois en vélo, j'ai été caillassé par des gamins - on m'avais dit que cela pouvait être le lot des Blancs, j'ai testé... C'est surréaliste...
Et, comme en Tunisie (et j'imagine dans d'autres pays de cette sphère culturelle), ce sont les petits arrangements et salamaleks qui font tourner le monde... Beurk...
Mais j'ai pris les choses par les cornes, et elles me l'ont bien rendu : la veille de mon départ, je me décide (donc) à aller au Lac Assal et installe mon vélo sur le toit d'un minibus qui, au bout d'une heure est toujours planté là. Je négocie avec un autre minibus un départ rapide, descends mon vélo, le réinstalle et m'installe... pour une longue nouvelle attente. On démarre enfin... pour faire 10 km (sur les 110 du trajet aller) et s'arrêter dans une banlieue de la capitale et annoncer un arrêt repas ! Il est 12h30 environ, je craque, descends une nouvelle fois mon vélo du toit et file seul sur la route (qu'on m'avait dit hyper dangereuse, il n'en est rien). Une vingtaine de minutes plus tard, deux Djiboutiens me montent dans leur pick up de travail avec mon vélo et me laissent quelques kilomètres plus loin, non sans m'avoir acheté une bouteille d'eau et une boisson énergétisante qu'ils ont tenu à m'offrir. Une heure plus tard, il fait chaud, il y a une grande montée : je mets pied à terre, tend le pouce...et un camion (de marque chinoise) qui allait à peine plus vite que mon destrier s'arrête : le chauffeur éthiopien fixe avec moi mon vélo entre ses deux remorques, et nous voilà partis pour 1h30 de conversation limitée par l'absence langue commune mais fort chaleureuse et qui me permet d'échapper à un contrôle policier. Lors des plus de 40 km qu'il me reste à faire pour rejoindre le lac, un quatre-quatre s'arrête à sens contraire : ma collègue Mathilde rentre de we avec sa famille (il est environ 17h) et s'inquiète de me voir filer à l'opposé de la capitale (je lui promets de lui mettre en message dès mon retour cette nuit, retour dont je n'ai aucun doute...).
Magnifique Lac Assal ! Je ne me prends pas en photo (c'est trop salé de partout, le smartphone n'aurait pas résisté), mais je prends un malin plaisir à me baigner nu (en mode flottaison, il n'y a pas le choix), une fois encore (je récidiverai le lendemain matin, pour mon dernier bain djiboutien bravant les interdits mais tellement jouissif par la communion avec la grande Nature !). Ma nudité de baigneur fut le premier motif officiel de mon départ expéditif...
Le soir tombe quand j'amorce la remontée... Derrière moi, au loin, un camion : dans le noir, éclairé par le phares et ma lampe, je tends le pouce... et nous nous retrouvons, mon vélo et moi, dans la benne d'un camion avec la trentaine d'ouvrier de l'usine chimique chinoise qui exploite sel et hommes sur les bords du lac. C'est simplement génial et chaleureux. On me propose de dormir dans le village où s'arrête le groupe mais je décide de poursuivre.
Bien m'en a pris : Faradj et Ali me prennent dans leur pick up. Ils viennent d'inspecter l'usine près de laquelle j'étais passé à l'aller et d'où trois individus m'avaient lancé des insultes et des menaces sans plus de raison que mon passage... La sauce prend, on s'arrête à un petit bouiboui sur le long de la route et on partage quelques boites de conserve apprêtées par le patron - on partage surtout un très bon moment de bonne fraternité.
Une montée plus loin, plus tard, ce fut mon dernier lift : Mohamed me ramène vers 22h30 à quelques dizaines de mètres de l'appartement que je partage une nuit encore avec mon collègue Pascal. Je peux prévenir Mathilde de mon retour sans risquer de la réveiller !
Quelle virée humaine !
Dans l'article suivant ("Djibouti côté pile), vous saurez tout des circonstances de mon départ précipité.
Je garde de chaleureux souvenirs des personnes de l'Eglise locale, en particulier de Johannès (l'aumonier), Simone et Samuel. J'aurais aimé prolonger ces rencontres, comme celles avec les Djiboutiens connus durant ces quelques semaines... ou les aventures musicales avec Hicham et son groupe - nous avons donné un concert dans l'un des plus grands hôtel du pays à l'occasion duquel son éminence l'ambassadeur a entendu ma belle voix... ce qui ne fut pas (je l'espère) le motif de sa décision tout juste une semaine plus tard de m'offrir un vol bleu pour la France ! En tout cas, je continue de chanter, en vers et avec coeur.
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